Expositions

Épigraphe

Il aura fallu près de quarante années pour que ces fragments de marbre accomplissent une partie du trajet inverse. Dans les années 1980, l’artiste montréalaise Marie-France Brière séjourne à Pietrasanta, ville médiévale de Toscane, considérée depuis des siècles comme une capitale artistique, notamment pour l’alliage du bronze et le façonnage du marbre. À proximité, les carrières de Carrare, exploitées depuis l’époque romaine, entaillent la montagne d’où est extrait le marbre éponyme. Pendant sa halte italienne, Brière perfectionne ses savoir-faire techniques et apprend à sculpter — comme on apprend à lire et à écrire — ce matériau à l’usage millénaire. Elle en éprouve la résistance autant qu’elle en décèle les potentialités. Elle revient à Montréal, au Québec, avec de lourds blocs de marbre qui l’accompagneront longtemps dans le quotidien de son atelier. Extraits d’une montagne italienne, déplacés vers notre continent, conservés, taillés, triturés et repris : certains de ces fragments regagnent aujourd’hui l’Europe. À Berlin, en Allemagne, Épigraphe inscrit ainsi une nouvelle strate dans leur histoire géolo-géographique. 

 

Le titre de l’exposition convoque d’emblée l’écriture. L’épigraphe désigne autant l’inscription gravée dans la matière que les quelques mots situés au seuil d’un texte pour en infléchir la lecture. Cette double acception traverse la pratique de Marie-France Brière. Depuis plus de quatre décennies, l’artiste aborde la pierre comme une matière à lire autant qu’à transformer. Ses veinures, ses fractures, sa densité et ses irrégularités constituent déjà un langage. Sculpter ne revient dès lors ni à l’assujettir ni à lui imposer une forme : le geste consiste plutôt à composer avec ce qu’elle porte, parfois depuis des millions d’années.

 

Le trio de monolithes, Avalanche Effect (2026), White Noise (2026) et Random Walk (2026), poursuit cette recherche. Aux trois volumes de marbre s’adjoignent l’acier, le laiton et le textile. Les masses minérales y rencontrent des matériaux dont les propriétés physiques semblent d’emblée leur être étrangères. À l’intersection de ces matérialités, le métal structure ou contraint ; le tissu introduit la souplesse et le pli ; la pierre oppose son poids, sa densité et sa poésie. 

 

Les surfaces elles-mêmes portent les traces de cette indétermination. Brière travaille au jet de sable à partir de pochoirs : retailles de grilles métalliques et plaques perforées. Par cette exécution matricielle et mécanique, l’abrasion entame les parois polies pour progressivement révéler l’interstice où la porosité de la pierre se manifeste. Une sous-surface apparaît comme dissoute puis recristallisée. Le dommage s’avère paradoxalement productif : retirer et éroder permettent à de nouveaux reliefs d’émerger. La pierre est plus que le support sur lequel s’exerce le geste sculptural. Elle réagit aux forces qui lui sont appliquées. L’accident participe de la forme. Plis, failles et schistosités surgissent ainsi dans une matière que l’on aurait pu croire immuable.

 

Cette plasticité est aussi destructive. La métamorphose n’advient pas malgré l’altération, mais à même celle-ci. À l’échelle de la pierre, les gestes de Brière reprennent en accéléré certains phénomènes de pression, d’érosion, de détachement et de mutation qui, sur le plan géologique, modèlent les paysages. L’ensemble s’apparente alors à un territoire condensé où se rencontrent temporalités, interventions humaines et perturbations matérielles. 

 

Les titres prolongent ces glissements sans chercher à stabiliser la signification des œuvres. Ils empruntent leur vocabulaire à différents registres, comme des phénomènes naturels ou sensoriels. Avalanche Effect évoque l’accumulation des tensions et le basculement qu’elles peuvent provoquer. White Noise renvoie au bruit blanc, à la coexistence de fréquences dont la superposition produit une présence sonore continue. Random Walk, enfin, s’inspire du modèle mathématique de la marche aléatoire, dans lequel une trajectoire évolue au gré de déplacements successifs, sans direction prédéterminée ni destination certaine. 

 

Présenter ces œuvres à Berlin engage un autre itinéraire. Le retour de Marie-France Brière sur le continent européen, avec une matière qui en avait elle-même été extraite plusieurs décennies auparavant, semble boucler la boucle spatiotemporelle. Mais rien ne revient exactement à son point de départ. Entre Carrare, Montréal et Berlin, la pierre s’est chargée de gestes, de distances, de durées et d'histoires. 

 

Épigraphe se situe dans cet intervalle. Lire la matière comme on en suit les strates. Écrire avec ce qu’elle révèle et retient. Peut-être est-ce aussi cela, résister. Langage immémorial. Fragments en devenir. 

 

  • Jean-Michel Quirion, commissaire

 

Épigraphe
2026
ROSALUX, Berlin
Commissaire : Jean-Michel Quirion
Photos : Jason Maynard
Avalanche Effect
2026


Random Walk
2026


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